Gädini: témoins d'un monde alpin oublié

Dans les anciennes Préalpes, au village de Zermatt, et en particulier dans l’« Hintendorf », d’anciennes constructions agricoles en rondins attirent l'intérêt des visiteurs. Tombées dans l’oubli depuis les années 60, et rarement encore utilisées, elles constituent un héritage culturel. Aujourd’hui veille sur eux, en laissant les uns comme ils sont. D’autres, greniers, raccards et Gädini (grange-écuries), on les réhabilite pour les besoins du tourisme. En voici deux exemples.

Quiconque se promène pour la première fois à travers les ruelles de l’Hintendorf se demandera sans doute si l’ancien village de Zermatt a pu un jour ressembler à cela. Il s'agit bien de la partie restante la plus ancienne du village avec des bâtisses, pour certaines, vieilles plus que 300 ans. En fait, ces fascinantes constructions valaisannes en rondins avec leurs parois en mélèze brulées par le soleil servaient surtout aux besoins de l’agriculture. Ce sont des greniers, dans lesquels le blé était battu ou des raccards dans lesquels on abattait les animaux, on séchait la viande et où l’on conservait tous les trésors fermiers dans des coffres en bois.

Ce sont aussi des granges-étables, nommés Gädini*), dans lesquelles on logeait les bovins au rez-de-chaussée et on stockait le foin à l'étage. Greniers et raccards sont généralement montés sur des pilotis, auxquels sont fixées de grosses pierres rondes. Celles-ci empêchaient les rongeurs et les insectes de pénétrer à l'intérieur des bâtisses. Leurs toits sont couverts de bardeaux et de dalles de pierre, dans le style typique du Valais. On estime le nombre de ces constructions à usage agricole à environ 50’000. Leur préservation est une préoccupation croissante pour les municipalités, Patrimoine suisse et par bonheur aussi pour les propriétaires. Ces bâtiments sont un symbole des coutumes, des traditions et de la culture en milieu rural sur les pentes des plus hauts sommets des Alpes.

La situation à Zermatt

Aux abords du village de Zermatt, la municipalité a enregistré plus de 720 sites d’exploitations agricoles. Pour la zone à bâtir, l'inventaire n'est pas encore terminé. Sont également prises en considération les ruines qui n’attirent pas moins l'attention que certains superbes greniers ou bergeries encore occupées par les moutons Nez Noir et les chèvres Col Noir.

Avec le déclin de l'agriculture au dernier siècle, et surtout depuis les années 60, ces témoins en bois de l'agriculture de montagne restent en grande partie sans fonction. Ce n'est que dans les années 70 et 80 qu’on est devenu conscient de la valeur de ce patrimoine culturel qui menaçait de disparaître. La loi valaisanne sur l’héritage rend difficile leur entretien: chaque bâtisse a été utilisée en indivision par plusieurs agriculteurs, ce qui fait qu’au fil des générations ce sont parfois des centaines d'héritiers qui sont concernés. La préservation du bien nécessite parfois une dépense financière conséquente et un accord familial. Investissement, rentabilité, esthétique et utilisation sensée doivent aller de pair. Mais il est réjouissant de constater que de plus en plus de propriétaires réalisent à quel point ces greniers et raccards séduisent les touristes, que ce soit comme logements ou emblèmes d’un monde alpin préservé.

Le mélèze, meilleur matériau de construction

Ancêtres des Zermattois, les Walser qui se sont installés dans la vallée étaient de grands constructeurs. Ils connaissaient les avantages du bois de mélèze, quasi-symbole du Valais puisqu’environ 29 pour cent des arbres du canton sont de cette espèce. Le mélèze est le plus gros et le plus dur des conifères indigènes. L’aubier est très résineux, ce qui maintient les parasites à distance, et le duramen s’avère être d’une grande durabilité. C’est un bois qui présente de bonnes propriétés de solidité et d'élasticité, et résiste aux intempéries. En outre, il ne se rétracte que modérément et se caractérise par une excellente stabilité. Le mélèze devient brun foncé à noir lorsqu'il est exposé aux rayons du soleil. A ce stade, il absorbe la lumière du soleil et se réchauffe, ce qui a une influence positive sur la consommation d’énergie. Les habitants de Zermatt qui logent dans une maison Walser de teinte noire peuvent en hiver, au moins dans les pièces qui sont situées côté sud, éteindre les radiateurs durant la journée.

Le « Schatzchischta »: de belles choses du bon vieux temps

Au bout de l’Hinterdorf, près du pont « Zum Steg », se niche le chalet Schatzchischta**) d'Egon Gruber. Il s'agit d'une ancienne étable avec grenier qui a été rénové sur quatre étages. Le propriétaire collectionne toute une variété de petits trésors et fait revivre ainsi une fonction typique du raccard : là où autrefois étaient rangés les trésors des paysans tels que la viande séchée, les grains ou les outils, les coffres en bois abritent aujourd’hui de belles trouvailles anciennes qu’Egon Gruber a collectionnées et réparées. Comme dans les temps anciens, le propriétaire réutilise ou transforme les matériaux: ainsi une poutre en bois du toit a été utilisée pour fabriquer une rampe d’escalier et des poignées ont été fabriquées à partir de bois de vigne. Tout ce qui était d’origine régionale a été laissé intact, ou rapporté, comme la table en dalles de pierre provenant de Saint-Nicolas ou le fourneau valaisan en pierre stéatite. Le plancher de l'étage qui a plus de 100 ans provient du Schweizerhof. La fenêtre à côté de l'entrée date, elle, de 1780 et provient d'une ancienne maison de Zermatt. Même le romantisme et le luxe ont trouvé leur place : ainsi, depuis la baignoire installée dans les combles, le regard passe par la fenêtre directement dans le ciel étoilé.

Chalet Pico: de « Schweinegädi » à l’art de l’essentiel

Dans une ruelle située entre la place de l'Eglise et l’hôtel Mont Rosa se dresse le Chalet Pico de Marc Kronig. Il offre sur quatre étages un très haut niveau de confort en même temps qu’une tendance à l’essentiel. Un spa de 30m² est aménagé au sous-sol. Les autres étages mettent en scène, chacun sur 19 m2, une fascination pour la vie simple au travers d’un design élégant et minimaliste. Pour le choix des matériaux à amener sur place pour l’aménagement de cette ancienne grange-étable à cochons (Schweinegädi), Marc Kronig a strictement respecté la provenance régionale: les pierres des murs bruts extérieurs, par exemple, proviennent de l'édifice lui-même ou ont été acheminées depuis Blauherd (blaue Erde = terre bleue). Les masses rocheuses bleutées qui caractérisent ce site, où se trouve aujourd'hui la station des remontées mécaniques « Blauherd », sont bien visibles depuis le village. La façade du Gädi (grange-étable) en bois de mélèze vieux de 300 ans a été préservée. Marc Kronig, qui a reçu la bâtisse en héritage de son père Othmar Kronig, lui rend hommage en organisant au Chalet Pico une exposition de photographies prises lors de la première ascension de la face nord du Cervin par une femme: la Genevoise Yvette Voucher. Othmar Kronig, alors guide de haute montagne, l’avait accompagnée en 1965 sur le Cervin. Marc Kronig a réalisé des tirages sur litho-prints de qualité, qui non seulement documentent l’événement d’alpinisme de 1965 mais apportent aussi au chalet Pico, en plus de son caractère à la fois luxueux et authentique, toute la profondeur d'une histoire familiale zermattoise.

*) Gädini = petits granches-étables pour le menu bétail (moutons, chèvres, cochons)
**) Schatzchischta = coffre à trésor